Transcription de témoignages écrits

LETTRES RELATIVES À LA CATASTROPHE DU 8 MAI 1902
Lettre adressée de St-Pierre de la Martinique le 3 mai, 5 jours avant l’éruption, par Mlle Rose Herminie Délice DELMOND-BEBET à son frère Stanislas, médecin à Paris
Document communiqué par Jacques Delmond et extrait de « Généalogie et Histoire de la Caraïbe », numéro 16, page 133, mai 1990.
Mon cher frère,
Je n’ai que le temps de t’écrire quelques mots, afin de te rendre compte de l’événement qui met en émoi toute la Martinique. Depuis une semaine la Montagne Pelée fumait ; déjà Le Prêcheur était couvert de cendres; on avait ressenti plusieurs secousses de tremblement de terre. Hier il y a été remarqué que, de blanche qu’elle était, la fumée était devenue noire. Ce matin en se réveillant on a trouvé la ville toute grise et blanche, les toits couverts de cendre. Toutes les communes sont dans le même état ; la cendre, partout, comme ici, tombe comme un brouillard ; on ne se distingue pas à une certaine distance ; on respire difficilement tant cette poussière alourdit l’air. Plusieurs détonations ont été entendues dans la nuit, avec des éclairs comme la foudre et l’orage, et depuis ce matin cette pluie de cendres continue ; on en boit, on en mange, on en respire, on en avale, il y en a partout.
Aman et Constance (1) étaient au Morne-Rouge depuis quelques jours. Nous devions monter ce soir avec Louis (2) pour passer deux jours avec eux. Ils n’ont pu rester là-haut et sont arrivés ce matin; il paraît qu’on ne distingue pas bien au Morne-Rouge les fleurs et les feuilles des arbres, la couche de cendres étant plus épaisse qu’ici.
Je ne pourrai guère te dire plus que cela. Mais on n’est pas sans crainte ici. On a laissé fermés les magasins et les écoles; les propriétaires du Prêcheur ne peuvent rester dans cette commune; on dit même que le Gouverneur va mettre la caserne à leur disposition. Espérons que cela finira bientôt et que nous serons préservés de tout danger.
On a un peu oublié les élections qui sont chaudes ici. Au premier tour, dans le Nord, CLERC a eu 4.180 voix, PERCIN 4.000 et quelques-unes et LAGROSILIÈRE 700. CLÉMENT a eu 4.350 et DUQUESNAY 4.000 dans le Sud. On attend le 11 pour le résultat définitif. LAGROSILIÈRE, socialiste, s’est désisté en faveur de PERCIN, radical-socialiste. Il est nécessaire que les deux cratères s’éteignent, le cratère volcanique aussi bien que le cratère politique.
Nous t’embrassons et espérons avoir de meilleures nouvelles à te donner le 10.
Louis se rappelle à ton souvenir.
Signé : Délice.
(1) sa sœur et son beau-frère, M. TRANQUILLIN, pharmacien
(2) son fiancé, Louis BLAISEMONT
M. J. Delmond nous précise que son grand-père Jacques DELMOND-BEBET est mort dans la catastrophe de Saint-Pierre avec son épouse et deux de ses filles (la signataire de la lettre et sa sœur mariée, avec son enfant).
N.D.L.R.
Nous venions de recevoir cette lettre émouvante quand nous avons appris par « le Monde » du 27 février que Saint-Pierre de la Martinique était devenue « ville d’art et d’histoire » par convention signée le vendredi 23 février entre M. Louis Pierre-Charles, maire de Saint- Pierre et M. Michel Colardelle, directeur de la Caisse des Monuments Historiques, en présence du Ministre de la Culture, M. Jack Lang.
La majorité de nos lecteurs connaît bien l’histoire de cette ville et les faits évoqués dans la lettre ci- dessus mais pour ceux dont les souvenirs historiques sont vagues, nous citons ci-après quelques passages de l’article d’Emmanuel de Roux, journaliste au Monde :
« La ville de Saint-Pierre de la Martinique est la plus ancienne cité de l’île. C’est là qu’en 1635 aborda Pierre BELAIN d’ESNAMBUC qui prit possession du pays au nom du roi de France. Là que se développèrent les institutions politiques, religieuses et culturelles de la Martinique. (…)
Mais on sait aussi que le 8 mai 1902 l’explosion de la Montagne Pelée interrompit brutalement cette histoire. Une nuée ardente de cendres mêlées de gaz s’abattit sur la ville. En quelques minutes, celle-ci fut ensevelie et avec elle ses 30.000 habitants.
(…) Il fallut attendre 1923 pour que se réinstallent timidement de nouveaux habitants sur le site ravagé et que l’administration centrale reconnaisse à la commune le droit d’exister à nouveau. (…)
La ténacité de quelques-uns a poussé le ministère de la culture à entamer quelques fouilles.
Aujourd’hui on peut voir les vestiges de la maison coloniale de santé avec ses chaises métalliques où étaient liés les fous, et ceux du bâtiment de génie militaire avec ses bassins et son pavement de marbre.
M. Colardelle a exploré les fonds de la baie où repose, selon lui, une véritable anthologie de la marine à voile :
une trentaine de bateaux de toutes tailles coulés lors de la catastrophe avec leur chargement. »
Correspondance de Joseph Waddy, Félicie Waddy et Gabriel St-Maurice
Lettres communiquées par France Tardon-Apprill et extraites de « Généalogie et Histoire de la Caraïbe » numéro 41, septembre 1992 Page 634
J’ai pensé que les lettres qui suivent, dont j’ai eu connaissance récemment, pourraient intéresser certains d’entre vous. Après la demande de secours adressée par mon grand-oncle Joseph WADDY, alors en métropole, pour sa famille de Martinique (son père et une grande partie de sa parents était décédés à Saint-Pierre, dans la catastrophe du 8 mai 1902, viennent les lettres de sa mère Félicie WADDY et de son beau-frère, le docteur Jean Étienne Gabriel SAINT-MAURICE, lequel fit partie de la mission qui s’occupa des 30.000 victimes et quitta ensuite la Martinique pour s’installer à Bruyère-sur-Laon dans l’Aisne.
Sur un autre document, j’ai lu qu’une arrière-grand-tante, Ezila, veuve d’Émile WADDY (conservateur des hypothèques de Rochefort en 1900, décédé en 1901), avait pu quitter Saint-Pierre à 6h 1/2 le matin du 8 mai 1902, échappant ainsi à la mort; sans doute a-t-elle été une des dernières rescapées.
Pour situer les personnes citées, voici la généalogie simplifiée (en gras, les signataires des lettres, :
I Félicie x Henry WADDY (+ St-Pierre 8 5 1902)
II 1 Joseph WADDY
2 Renée WADDY x Jean Etienne Gabriel SAINT-MAURICE
3 Berthe WADDY ax Léon BELLEVUE bx A. TARDON
4 Lise WADDY
Nogent-sur-Marne le 14 juin 1902
A Monsieur le Président de la Commission d’Assistance Monsieur le Président,
J’ai l’honneur de m’adresser à vous, dans la triste situation où je suis, certain que mon appel ne sera pas vain. Voici ce dont il s’agit :
Parti de la Martinique le 3 mai dernier, dans une pluie de cendres, après avoir vu fuir les miens jusqu’à Fort-de-France, je suis arrivé à Bordeaux le 17 du même mois.
Là, j’ai appris le nouvelle de la catastrophe de Saint-Pierre et, peu après, la mort de mon père : WADDY (Henry), chef du service de l’artillerie en la ville sinistrée, alors en mission avec son lieutenant-colonel, Monsieur GERBAULT.
Il laisse une veuve, ma mère, et deux filles mineures. Les survivants de ma famille sont à Fort-de-France, dans un état désespéré.
Je vous prierai, Monsieur le Président, de bien vouloir faire votre possible, en écrivant à Monsieur le Gouverneur de la Martinique, pour qu’il leur soit accordé un passage gratuit pour rentrer en France.
Vous seconderez en cela M. le Commandant d’artillerie GAUTHIER, qui fait tout son possible pour y parvenir.
Ma famille se compose de ma mère et deux filles mineures, mon beau-frère, le docteur SAINT-MAURICE, et sa femme, ma tante, Mademoiselle GRANDSOL (1), et deux cousin et cousine, M. Léon et Mlle Charlotte BELLEVUE.
Ci-joint deux lettres des miens qui pourront vous donner une idée de la situation.
(1) en fait GRANDSAULL
Nogent-sur-Marne le 2 juillet 1902
A Monsieur le Président de la Commission exécutive d’assistance et de secours aux sinistrés de la Martinique
Monsieur le Président,
J’ai l’honneur de prier votre commission de bien vouloir prendre en considération le sort réservé à ma pauvre mère, Madame Vve WADDY (Henry), ainsi qu’à ses deux filles, dont la plus âgée n’a pas quinze ans.
Forcée de laisser Saint-Pierre le 3 mai, jour de mon départ, à sept heures du soir, pour se mettre à l’abri de la tempête de cendres qui s’abattait sur la ville infortunée, ma famille se réfugia chez des amis à Fort-de-France.
Mon père, Louis Henry Bertin WADDY, garde de l’artillerie de 1ère classe, chef de service de l’artillerie à Saint-Pierre, fut contraint de retourner à son poste.
Déjà, lors de l’éruption du 5 mai qui détruisit l’usine Guérin, en compagnie de son lieutenant-colonel et de Madame GERBAULT, il faillit périr. L’effroi de cette dernière servit seul à retarder, de trois jours, leur trépas.
Ils rentrèrent ensemble à Fort-de-France. Le 6 au soir, mon père reçut l’ordre de regagner son poste, ce qu’il fit le 7 au matin.
Ce même jour, il lui fut demandé un rapport, d’urgence, pour deux heures, sur la situation de Saint-Pierre.
Après avoir rempli cette obligation, l’infortuné, qui prévoyait un désastre, fut invité à se tenir prêt à conduire, le lendemain matin, son lieutenant-colonel aux abords de la montagne, afin d’étudier le phénomène. Sans cet ordre néfaste, mon père se fût sauvé car, sentant la situation très menaçante, il envoya, dans la soirée du 7, un valet conduire plusieurs chevaux à Fort-de-France. Cet homme a été sauvé.
Le 8 mai étant un jour férié, mon père n’avait rien à faire à Saint-Pierre.
Restée seule, avec deux fillettes, ma mère eut toutes les peines du monde avant d’obtenir un secours à Fort-de-France. Je dois cependant dire, à la louange de ce dernier, que Monsieur le Commandant d’artillerie GAUTIER s’est très sérieusement occupé d’elle et a fini par lui obtenir, ainsi qu’à ses filles, une réquisition de passage et un secours total de 300 francs…
(…) (passage pour elle et ses filles le 11 juin 1902, sur « le Versailles »; sont arrivées à Paris le 24 juin.)
Joseph WADDY
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Fort-de-France, le 21 mai 1902
Mon cher Joseph
Nous sommes tous en bonne santé, à part Berthe qui a toujours sa fièvre. Tu as reçu toutes nos lettres et tu connais notre malheur. Hier à 5h 1/2, le phénomène du 8 mai s’est reproduit, avec plus d’intensité, mettant encore le feu jusqu’à la petite anse du Carbet et envoyant jusqu’au sud de l’île du sable, de la boue et des petits cailloux. En somme, nous avons été quittes pour une forte émotion. Trois à quatre mille personnes ont déjà quitté la colonie. Et, comme nous ne savons pas au juste où veut en venir ce volcan, nous pensions partir hier pour la Guadeloupe quand le commandant GAUTHIER a fait espérer à ta mère qu’il obtiendrait pour nous tous une réquisition de passage pour France. Il se peut donc que, le 1er juin, nous quittions la Martinique et que nous allions te rencontrer. Nous espérons, avec la vente des deux propriétés ou, au moins, des hypothèques, ce que nous avons et ce que nous obtiendrons comme secours, avoir deux ou trois mille francs (…).
Que te dirai-je encore, mon cher Joseph ? Te parlerai-je encore du volcan ? Dès le 11, j’ai accompagné chaque jour une mission chargée d’incinérer les victimes. La mission a accompli son dernier voyage avant-hier. Tous les jours, j’ai assisté à une ou plusieurs coulées de lave s’effectuant vers Ste-Philomène et vers St-Pierre. Mais hier, au moment de partir, de quitter Fort-de-France, le ciel s’est obscurci et de gros nuages noirs et blancs, bordés de feu, ont couvert l’île, jetant l’effroi et des pierres. La panique s’est répandue dans Fort-de-France et, jusqu’à présent, il y a des départs.
Qu’adviendra-t-il de nous ? Nul ne le sait. Nous supposons que rien ne nous arrivera que d’avoir quelques fois des émotions comme celle d’hier mais nous pensons -c’est mon avis- que la Martinique est finie et qu’avant cinquante ans elle ne retrouvera plus sa prospérité. Voilà pourquoi nous essayons de nous en aller, et aux frais de la colonie, puisque nous sommes sans le sou.
Je te laisse, mon cher Joseph. Nous t’embrassons et vivons de l’espoir qu’avant un mois nous serons avec toi.
Gabriel St-Maurice
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22 mai
Depuis hier, une petite modification s’est produite dans nos plans. Je partirai seul avec Renée, probablement le 11 juin, et, quitte à venir plus tard, ta mère reste à cause du mariage de Berthe. Si je persiste, c’est que je n’entrevois pour moi aucun avenir à la Martinique : la situation économique, déjà critique avant le 8 mai, ne peut que s’aggraver. Les subventions diminueront et la clientèle paiera plus mal encore qu’auparavant. Il est donc inutile que je tergiverse pour en arriver plus tard à être obligé de quitter la colonie : ce serait reculer pour mieux sauter.
A bientôt donc, mon cher Joseph, et reçois nos baisers affectueux.
St-Maurice
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Fort-de-France, le 22 mai 1902, Pont-de-Chaînes
Cher Jo,
Comme St-Maurice te l’a dit dans sa lettre, nous étions décidés à faire notre possible pour partir pour France, puisque M. le commandant GAUTHIER est en train de s’occuper à nous faire accorder un passage, mais, ne trouvant pas à vendre ni à hypothéquer aucune propriété et les secours me paraissant très difficiles à venir, je suis obligée de ne plus y penser.
Léon BELLEVUE a perdu tout ce qu’il avait à la Banque, chez RIFFAUD, et aussi toutes ses propriétés de St-Pierre, il se trouve ruiné. Il tient toujours et quand même à se marier avec Berthe; je suis forcée d’attendre (s’il plaît à Dieu et si le volcan ne nous achève pas avant cette époque, le mois de septembre pour faire ce mariage. Jusqu’à présent, nous sommes en bonne santé mais, comme tu dois le penser, mon cœur est loin de l’être. Berthe seule a toujours sa fièvre. Je pense continuellement à toi et désire te presser sur mon cœur un jour.
Ne te décourage pas, le coup qui nous frappe est dur, mais Dieu ne nous abandonnera pas. Je ne te parle pas du volcan, il est extraordinaire et ne cesse de nous donner des frayeurs consécutives. Tout le monde a déserté et déserte constamment Fort-de-France, la panique est générale, toute la population est affolée, c’est sinistre. J’espère en la miséricorde de Dieu, s’il veut que nous mourrions, que sa sainte volonté soit faite, que son saint nom soit béni.
Ecris-moi longuement, cher enfant, cela te soulagera et m’encouragera. Nous sommes chez Isabelle et j’attends quelques secours pour régler ma situation. Mimi, Henri et Marguerite, trois enfants d’Isabelle, sont malades.
Monsieur le commandant GAUTHIER m’a promis de faire tout ce qui dépend de lui pour me faire donner une pension. Il est très gentil pour moi, je compte sur lui. Il m’a dit qu’il aimait beaucoup mon malheureux Henry. Je ne veux pas parler de lui, plus tard nous nous entretiendrons ensemble de celui que nous avons perdu.
Travaille courageusement, cher Jo, sois fort dans le malheur, ta mère prie continuellement pour toi.
St-Maurice te dit dans sa lettre de dire à Adrien NINET que ses parents sont morts à St-Pierre. Explique-lui bien que c’est Georges NINET, sa femme et leur enfant, le docteur Joseph BARDUY, mari d’Alice NINET, et Benoît HENARD, sa femme et leurs enfants qui sont morts, les autres se sont sauvés, n’étant pas à St-Pierre. J’ai appris avec plaisir que M. PRÊTRE, sa femme et leur enfant, avec trois sœurs à Mme PRÊTRE se sont sauvés, ils n’étaient pas à St-Pierre; enfin, il n’y a que 5 professeurs du Lycée qui se soient sauvés : Mrs PRÊTRE, FABRE, ah ! voilà que je ne me rappelle plus le nom des 3 autres. A ma prochaine lettre, s’il plaît à Dieu, je te les dirai. De toute la famille de Henri Maurice, il ne reste que lui, son frère Raphaël, sa mère et sa tante Carmélite LALUNG ; tous les autres sont morts, ils étaient à St-Pierre. Enfin, cher Jo, je n’en finirais pas (…)
Le capitaine RAOUL, celui dont tu me parlais dans ta lettre, est mort le 8 mai. Il était en rade de St-Pierre et son bateau a brûlé.
à toi
Félicie WADDY
Léon, Charlotte et Camille te font amitié. Louis PERCIN, le seul survivant de sa famille, a écrit au Grand Orient pour demander un secours pour les veuves et les orphelins des frères morts et il a dit que je suis femme et mère de maçons. Il a aussi fait voter à la commission coloniale un secours de 15.000 francs pour les veuves des fonctionnaires sinistrés. Enfin, j’attends : peut-être me donnera-t-on quelque chose.
A toi et mille baisers
Félicie Waddy
Lettre de Louis Léopold Numa HOUDELETK, rescapé
Centre des Archives d’Outre-Mer : série C8C carton 27 dossier Houdeletk
Fort-de-France, Martinique, le 10 janvier 1904
Monsieur le Président de la Commission exécutive d’assistance et de secours aux sinistrés de la catastrophe de la Martinique.
Paris
Monsieur le Président,
Il résulte d’une lettre reçue d’un de mes amis de France, qui veut bien s’intéresser à notre triste sort, que mon dossier relatif aux secours qui doivent être accordés en raison de nos pertes dans la catastrophe volcanique, n’est pas encore arrivé à Paris. Ici à Fort-de-France, on m’assure du contraire.
Mon correspondant a pu être mal renseigné; mais d’un autre côté, mon dossier a pu bien aussi s’être égaré et je n’ai aucune pièce qui constate le dépôt fait ici de ma demande.
Quoiqu’il en puisse être, j’ai l’honneur de vous remettre sous ce pli, le duplicata de ma demande de secours déposée le 25 janvier 1903. Demande que l’on m’a fait refaire sous diverses formes.
Vous me permettrez de profiter de la circonstance pour vous soumettre quelques observations et vous exposer en même temps la façon dont j’ai été frappé.
On nous assure ici que les secours à titre permanent seront très modiques; en présence de ce fait, ces secours, nous pensons, ne peuvent être alloués qu’aux vieillards et aux infirmes peu fortunés et à ceux qui ne possédaient absolument rien, le nombre en est grand, il est juste qu’ils soient secourus.
Mais serait-il équitable d’étendre cette mesure à ceux des sinistrés qui possédaient des biens d’une certaine importance.
Pour nombre d’entre eux, tel que moi, le montant des secours permanents que l’on pourrait allouer ne ferait jamais l’équivalence du quantum auquel ils auraient droit au titre de secours définitifs dans l’hypothèse, comme on l’assure ici, que les secours définitifs seront calculés sur la base de 6 à 10 % de la valeur des pertes reconnues et admises par la commission locale.
Je me sens encore assez d’énergie, soyez le convaincu, malgré mon âge, pour me débrouiller si j’avais quelques fonds à ma disposition.
Je possédais, entre autres biens, deux grandes & magnifiques plantations sur la côte du Précheur, le Boisville et le fond Canonville; elles ont été anéanties, elles étaient situées à la porte de St Pierre, ville riche et opulente. elles sont indiquées sur la carte de la Martinique.
C’est sur l’une d’elle, le Boisville, que l’éruption volcanique m’a surpris. Je fus miraculeusement sauvé, ainsi que Madame Houdeletk ma femme, sans pouvoir encore m’expliquer le fait, quand tous mes enfants périssaient dans ce moment néfaste et qu’autour de nous gitaient de nombreux cadavres des cultivateurs de la propriété.
Nous sommes restés 4 longs jours et 3 mortelles nuits prisonniers sur la plantation, ne sachant où trouver un abris, toutes les constructions étant abattues, ayant à notre droite et à notre gauche deux profondes coulées de lave bouillante d’où s’échappaient de chaudes vapeurs. Devant nous une mer démontée et derrière nous, sur nos têtes, la Montagne enflammée dont les grondements formidables et terribles faisaient trembler le sol, elle projetait une continuelle pluie de cendre chaude qui vous étouffait, sans eau, sans nourriture, attendant la mort à toute minute, l’invoquant même comme une délivrance, bref.
Le dimanche 11 mai sur les 3 heures de l’après midi, arrivait le Suchet, navire de l’Etat.- il se tenait fort au large, craignant, avec raison, les nuages asphyxiants qui dévalaient par intervalle vers la mer.- Une embarcation fut envoyée à notre secours et malgré une mer démontée et à travers mille dangers, car à toute minute on pouvait être tué, on a pu nous sauver.
Je regrette de n’avoir pu conserver le nom du jeune officier qui a présidé à notre sauvetage, il a fait preuve d’une endurance, d’un sang froid et d’un courage au dessus de tout éloge, ses hommes l’ont aussi courageusement secondés.
A notre arrivée à Fort-de-France, où je n’avais ni parents ni amis, en a-t-on dans le malheur ? Nous ne fûmes, en débarquant, qu’un sujet de curiosité de la part de la foule qui encombrait les quais.- personne n’est venu au devant de nous, ni à notre aide; cependant l’administration supérieure ne devait pas ignorer que ce navire amenait des victimes du volcan.- J’étais l’unique famille blanche qui se trouvait à bord.
Ne sachant où aller j’ai du me réfugier à l’hôtel Bédia et pour payer mes frais d’hôtel j’ai du vendre ma montre.- on ne s’est jamais inquiété de nous et j’éprouvais une humiliation trop grande pour solliciter.
J’ai demandé un passage pour France, on m’offrit un d’entrepont.- J’ai du refuser – et n’ayant point les ressources nécessaires pour m’en payer un plus convenable, j’ai du me décider à séjourner à Fort-de-France, séjour de souffrance et de misère, et ce n’est que grâce aux grands sacrifices que mon gendre, Mr Anquetil, commissaire colonial, s’est imposé si nous sommes parvenus, ma femme et moi, à vivre jusqu’ici – Veuillez le croire nous sommes certainement du petit nombre de ceux qui ont le plus souffert.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, mes plus respectueux hommages.
Signé Houdeletk.
Notes En marge de la première page :
M. Laisant
à comprendre dans les secours permanents
vieillard
Renseignements figurants dans le dossier :
Houdeletk Louis Léopold Numa
né le 23 juin 1830 à St Pierre, Martinique
ex propriétaire, planteur
domicilié momentanément à fort de france, rue Dupont de l’Eure, 37
ma position de fortune me suffisait largement
nous possédions une honnête aisance
état de santé : fortement ébranlé par notre immense chagrin
chiffre approximatif des revenus disparus :
28,000 F l’an provenant du produit de cinq maisons de ville, cours national, des valeurs mobilières disparues et du net produit de la plantation Boisville sise au Prêcheur.
Chiffre des pertes déclarées : 485,595 F
Chiffre des revenus actuels : Néant
Lettre adressée par Laurence Blondel la Rougery[1] à sa sœur Léontine de la Roche[2] qui se trouvait à Paris
Document communiqué par Hervé Pichevin
Saint-Pierre 3 mai 1902
Ma chère Léontine
Grand émoi général, nous sommes sous la cendre depuis cette nuit, les détonations qui ont commencé sourdement d’abord s’accentuent depuis minuit. Le volcan fume de plus en plus, on dirait d’un immense incendie, quelques-uns même ont vu les flammes. Cette nuit le spectacle était …. Je regrette de n’en avoir pas joui. Ce n’est que ce matin à 4 h ½ que, attirée par l’odeur du soufre, je me suis approchée de la fenêtre malgré l’obscurité, je me suis rendu compte que la cendre avait tout envahi, l’intérieur des appartements, les draps de lit même en étaient couverts. Les habitants des hauteurs ont une frousse terrible fuient( ?) avec un entrain admirable. Il paraît que cette nuit les Préchotins ( ?) sont venus en grand nombre demander asile à l’église du Fort. Le lycée et le collège ont donné congé ce matin, il … que de nombreux parents ont fait réclamer leurs enfants . Toutes les familles qui étaient à la campagne regagnent la ville pêle-mêle. La ville est d’une tristesse sans égal, revêtue ainsi de cet immense manteau gris, tout est uniforme, les rues, nos maisons, les arbres, tout est presque blanc, cela doit être ainsi pendant l’hiver. Les chevaux, voitures, nos vêtements, tout est poudré… Si cela augmente encore, nous ne pourrons peut-être plus respirer. Il y a deux jours, nous avons eu trois secousses de tremblement de terre dans la même après-midi, mais très faiblement, ces secousses n’ont pas été ressenties par beaucoup. Si cela se renouvelait, je crois que la panique serait terrible. Louis rentre à l’instant et nous dit que cette cendre gagne partout, Fort-de-France en est couverte aussi. Le service du tramway ne peut plus se faire au Fonds Coré, la cendre étouffe les voyageurs. Les habitants du Prêcheur continuent à fuir, les enfants étouffent. Louis[3] va chez Joseph[4] s’informer de Saint-Clair[5] et de sa famille, je te donnerai des nouvelles au fur et à mesure. Le courrier ne partira que ce soir. Le gouverneur vient d’arriver avec son aide de camp.
Saint-Clair a laissé la Grand’Case ce matin, à regret. Il est très préoccupé de ses animaux qu’il a dû laisser en liberté, n’ayant personne pour s’en occuper ni pour leur faire des herbes. Charlot est resté à la Rivière-Blanche[6]. Raoul et Amélie[7] n’étaient pas encore en ville. Ils ne peuvent pas tarder à fuir aussi, on dit que le quartier n’est pas habitable. On parle déjà de mortalité, mais il faut tenir compte de l’exagération et de la peur surtout qui grossit tout. Je suis d’un calme qui m’étonne, j’attends tranquillement les évènements, ennuyée seulement par cette poussière qui pénètre partout quoique tout soit fermé. Bien des gens sont affolés, autour de nous, on est assez calme, Maman[8] pas inquiète du tout. Édith[9] seule se préoccupe jusqu’à présent. Si la mort nous attend, nous filerons tous en nombreuse compagnie, sera-ce par le feu ou par l’asphyxie ? il en sera ce que Dieu voudra. Vous aurez notre dernière pensée.
Passons maintenant à un autre sujet. C’est ce matin que Robert[10] a fait sa 1ère Communion. Le Curé lui a fait une petite cérémonie spéciale à l’autel de la Vierge. Tous ses petits camarades ont communié avec lui et ont chanté des cantiques tout au long de la messe. Après, le Curé lui a fait faire sa consécration à la Sainte-Vierge et la rénovation des vœux du baptême. De nombreux amis assistaient à la cérémonie qui a été vraiment touchante. Après la messe, camarades et parents se sont réunis chez Samuel pour prendre le chocolat. Ces dames étaient toutes plus ou moins fatiguées, réveillées depuis 1 h du matin par les détonations, elles étaient très préoccupées et craignaient qu’un événement quelconque vînt mettre obstacle encore à la 1ère communion de Robert. Enfin tout s’est bien passé fort heureusement.
Il y a encore des changements dans les habitants de la rue Toraille[11]. Les Berté ont laissé pour aller loger au-dessus de la pharmacie qui a changé d’immeuble aussi, ils ont pris le magasin Dolivet qui s’est transporté dans l’ancien magasin Reynard, celui-ci s’est agrandi considérablement en prenant le magasin Gérard et les deux voisins. En l’absence d’Amélie, ils vont joindre les enfants au Pont Militaire. La position du père a été diminuée des 2/3 depuis le mariage de Cécile. C’est une amabilité de M. Berté qui veut s’en débarrasser. Ce sont les époux Louis Hayot et Me Préville qui les remplacent, ils emménagent déjà. Ils ont lâché « Plaisance » (depuis la mort d’Alexis P) malgré leur bail et ne veulent plus y retourner.
Les du Chaxel[12] se disposent à partir le 11 de ce mois mais ils ont consenti à se charger de la pendule et des couteaux, je ferai emballer le tout aussi soigneusement que possible. Je leur ai déjà envoyé le chemin de table que je suis heureuse de pouvoir envoyer à Clémentine[13], ce n’est pas trop tôt. C’est Gabrielle[14] qui l’a achevé, j’étais si occupée tous ces temps-ci que je n’ai pu y mettre un point. Gabrielle a bien mordu au travail depuis quelques temps. Ces ouvrages de fantaisie surtout lui plaisent beaucoup et elle ne s’en acquitte pas trop mal. Elle a beaucoup gagné depuis quelques temps et à tous les points de vue. Je regrette bien pour elle le départ des du Chaxel car elle n’aime pas du tout sortir, c’est là seulement qu’elle va volontiers.
Édith est encore avec nous, elle compte pour Bassigny ( ?) dans quelques jours, tu sais que le séjour de la ville ne lui va pas beaucoup. Cependant, elle semble s’y plaire bien mieux cette fois. Louis n’a pris encore aucune décision[15].
J’ai fréquemment des nouvelles de Joby et de René[16] tous ces temps-ci, leur fillette a beaucoup souffert du ventre, ne sachant plus que faire ils m’ont fait consulter Joseph[17]. Pauvre Casimir, quelle confiance il inspire ! Enfin la fillette va mieux. Joby qui a eu des gerçures avait pris une nourrice pour quelques jours, elle a dû reprendre sa fille. Les dernières nouvelles étaient meilleures. Je ne crois pas que Sainte-Marie ait reçu aussi de la cendre, la Basse-Pointe n’a rien eu. Le Lamentin et même le Marin et Sainte-Anne en ont été couverts, cela tient sans doute à la direction des vents. J’ai quelqu’un qui parle près de moi depuis plus d’un quart d’heure, je ne sais plus ce que j’écris, je suis interrompue à tout instant.
Je m’arrête et me hâte pour profiter d’une occasion qui se présente pour la poste. Nous vous envoyons à tous force baisers à partager. Caresses particulières au petit Louis[18]. Donne de nos nouvelles à Robert[19], dis-lui que nous sommes encore de ce monde, cela ne sera peut-être plus exact quand ma lettre t’arrivera. Maurice[20] leur a écrit hier, je ne sais s’il aura ajouté un mot aujourd’hui. Encore un bon baiser qui ne sera peut-être pas le dernier.
Toujours à toi
Laurence
[1] Dernière née des 8 enfants de Louis Blondel la Rougery (1815-1900) et Elina Faure. Née le 11/8/1862. Célibataire. Victime de l’éruption.
[2] Léontine Blondel la Rougery, deuxième enfant du couple, née le 18/7/1847 à Saint-Pierre, veuve de Gustave de la Roche (1830-1880). Elle se trouvait alors à Paris auprès de sa fille Clémentine de la Roche, épouse de Roland Pichevin qui attendait un second enfant.
[3] Louis Blondel la Rougery, époux d’Edith de Gage et frère de Laurence et Léontine.
[4] Joseph Marry, frère de Raoul, demi-frère de Saint-Clair Dujon. Tous trois, cousins éloignés et amis des familles Bondel la Rougery et la Roche échappèrent à l’éruption.
[5] Saint-Clair Dujon (1844-1910) exploite, avec l’aide de son fils aîné Charlot (car, souffrant du diabète, il est devenu aveugle), la « Rivière Blanche » et la « Grand’Case ».
[6] Charlot Dujon (° 1876) fils de Saint-Clair et de sa première épouse, Juanita Huc. La famille Dujon échappe de justesse à l’éruption, qui détruit la Rivière Blanche et ravage la Grand’Case.
[7] Raoul Marry et son épouse Amélie Albert
[8] Elina Faure, 81 ans, veuve de Louis Blondel la Rougery. Victime de l’éruption.
[9] Edith de Gage, belle-sœur de Léontine
[10] Sans doute un des enfants de Maurice et Marie Blondel la Rougery ?
[11] C’est là que se trouvait la maison de la famille Blondel la Rougery. Après l’éruption, on n’y retrouva qu’une montre, arrêtée à 8 h 05, et un canif.
[12] Edme du Chaxel, son épouse Marie Robillard et une de leurs filles Marie (née en 1881) ne purent quitter Saint-Pierre et furent victimes de l’éruption
[13] Clémentine de la Roche, fille de Léontine et donc nièce de Laurence Blondel la Rougery
[14] Fille de Maurice et Marie Blondel la Rougery ?
[15] Ils décidèrent sans doute de quitter Saint-Pierre dans les jours suivants car ils survécurent.
[16] René de la Roche, (fils aîné de Gustave et de Léontine Blondel la Rougery, frère de Clémentine) et Joby Prévoteau du Clary habitaient alors à Sainte-Marie où leur fille était née le 4 avril.
[17] Probablement Joseph Marry, médecin, frère de Raoul et Louis
[18] Louis Pichevin, alors âgé de 9 mois, fils de Clémentine de la Roche et Roland Pichevin
[19] Robert Blondel la Rougery, autre frère de Laurence ; il était alors en métropole
[20] Maurice Blondel la Rougery, à la fois beau-frère et cousin germain de Laurence (mari de Marie Blondel la Rougery, sœur de Laurence). Ils disparurent dans la catastrophe, ainsi que 6 de leurs 7 enfants.